Wahoub Fayoumi
Publié le dimanche 18 novembre 2018 - Mis à jour le jeudi 22 novembre 2018 à 12h26

 

150 000 Roms vivent officiellement en Serbie. Mais en réalité, les associations évaluent leur nombre à plus de 600 000. Pour beaucoup d’entre eux, la Serbie était un choix nécessaire, après la guerre qui a déchiré l’ex-Yougoslavie il y a 20 ans. Ils ont quitté le Kosovo voisin, avec le peu qu’ils avaient.

A l’époque, on estime que plus de 100 000 Roms ont quitté la région, pour refaire leur vie dans las pays de l’Union européenne : Allemagne, France… ou Belgique. Peu cependant ont été régularisés.

Zladko Iedic est Rom. Il a 56 ans. Lui est parti avec sa famille il y a plus de 20 ans, d’abord en Allemagne, puis en France. Mais il a été forcé de revenir à Belgrade, il y a deux ans : "Parce qu’il n’y a pas d’asile pour les gens qui viennent de Serbie, du Kosovo ou du Monténégro…" explique-t-il.

"Ils sont arrivés un matin, à le matin la police à la maison à 3 heures. Et ils nous ont emmenés en bus, moi, ma femme et mes enfants." Quand Zladco se rappelle de ce jour, les mots lui manquent. Ça fait deux ans qu’il a été expulsé vers la Serbie.

Pas de papiers, pas d'existence

Ici, comme en France, Zladco n’a pas de papiers. Il fait partie de ces milliers de personnes qu’on appelle les réadmis. Expulsés par les pays de l’Union européenne, ils doivent rentrer en Serbie, qu’ils soient ou non détenteurs de papiers serbes en règle. "Ils sont forcés à s’expatrier et revenir ici, et la base de ces expulsions est un accord entre la Serbie et l’Union européenne, explique Milan Radojev, coordinateur de projet à l’Ong Praxis, à Belgrade. Cet accord autorise des gens qui ont quitté le pays à retourner en Serbie s’ils possèdent ou s’il ne possèdent pas la citoyenneté serbe".

L’accord dont parle Milan Radojev date de 2007. Si la Serbie autorise ces personnes, expulsées pour la plupart, à entrer sur le territoire avec des laissez-passer, ou putni list en serbe, cela ne veut pas dire que leur situation administrative dans le pays est réglée, loin de là. "Notre tâche principale est de leur permettre d’obtenir des documents. La plupart des réadmis nous demandent d’enregistrer leurs enfants, qui sont nés à l’étranger et pas en Serbie. Mais il y a aussi un problème avec les parents : certains n’ont pas non plus de documents serbes. Dans certains cas, ils n’ont jamais été enregistrés dans les registres de naissances. Dans d’autres cas, ils avaient été enregistrés, mais pendant la guerre au Kosovo, en 1999, beaucoup de ces registres ont été détruits. Ils doivent donc se réenregistrer".

Un véritable parcours du combattant, d’autant plus qu’un enregistrement en bonne et due forme ne leur permet pas d’avoir automatiquement la nationalité serbe. "Ces procédures durent souvent très longtemps, et elles peuvent être compliquées et coûteuses, ajoute Milan Radojev, surtout pour des démarches qui doivent aussi être faites à l’étranger, pour des enfants qui sont nés à l’étranger par exemple".

"Ca fait deux ans que je suis ici, et je n’ai toujours pas de papiers en règle"

Pour les 11 premiers mois de 2017, 1800 personnes ont été rapatriées après une expulsion des pays de l’Union européenne. Ces chiffres ne tiennent cependant compte que des arrivées par avion à l’aéroport de Belgrade. Certains sont forcés à rentrer en bus, par la route.

C’est comme ça que Zladco est arrivé. Aujourd’hui, à l’accueil de l’ONG, il est là pour tenter de régulariser sa situation. Les seuls papiers qu’il possède ont été délivrés par l’Allemagne. " Ça ne vaut rien ça, dit-il, ce sont les papiers pour mon expulsion. Et maintenant, ça fait deux ans que je suis ici, et je n’ai toujours pas de papiers en règle". Zladco est désespéré. Sans ses précieux papiers, pour lui et ses 8 enfants, il ne peut pas faire grand-chose: aucune aide sociale ne peut lui être octroyée, aucune formation pour ses enfants. Il est totalement hors circuit.

75% des personnes réadmises en Serbie sont des Roms.

Des statistiques alarmistes
Mais pour Milan Radojev, la bonne question à se poser est: pourquoi tant de Roms quittent la Serbie, au risque de vivre dans l’illégalité dans les pays européens ? "Le plus grand problème est la pauvreté, les conditions de vie difficiles. Car les Roms ne peuvent pas gagner de l’argent, ou ils ne peuvent pas gagner assez d’argent pour vivre décemment ici. C’est pour ça qu’ils cherchent une meilleure vie ailleurs. Et puisqu’ils vivent alors dans l’illégalité, qu’ils n’ont pas les documents nécessaires, ou les autorisations de s’établir à l’étranger, ils doivent revenir. Et ils ne peuvent pas s’attendre à des choses faciles ici… surtout pour ceux qui sont à l’étranger depuis longtemps… au plus ils restent longtemps à l’étranger, au plus c’est difficile pour eux de se réintégrer en Serbie… ils ont perdu la connexion avec la communauté, leurs enfants ne parlent pas la langue… Ils n’ont pas d’endroit où vivre, ils ne peuvent pas trouver de travail, ils ne peuvent pas avoir d’aide sociale s’ils n’ont pas de documents… " Un serpent qui se mord la queue...

La situation s’avère compliquée aussi pour les enfants. Sans leurs papiers en règle, il n’y a souvent pas de possibilité d’inscription à l’école, ni d’aide, pourtant précieuse, à la scolarisation. La fille de Zladco, Daniela, a 12 ans. Elle ne va pas à l’école depuis que la famille a été expulsée.

Les organisations internationales estiment que 90% des enfants Roms de façon générale sont déscolarisés. À peine 15% vont à l’école jusqu’à la fin de l’école primaire. Et pas plus de 1% d’entre eux entreprend des études supérieures. Ces chiffres restent des estimations puisque les Roms en Serbie ne sont pas tous officiellement recensés. Parfois, ils n’ont même pas de nationalité du tout.

Ce genre de discrimination ne fait qu’accentuer les difficultés de vie des communautés roms. En Serbie, plus de 70% des Roms entre 18 et 24 ans sont sans emploi. Selon les chiffres que les représentants roms nous ont donnés, 20% d’entre eux vivent sans électricité, et 40% sans eau.

Les camps des oubliés

La majorité vit dans des quartiers appelés machalas, ou camps. Ces camps peuvent être construits en dur. Mais parfois ce sont simplement des agglomérations de constructions en bois et en tôle. C'est le cas du camp de Cukarica, en bordure d'autoroute. C'est une sorte de campement, au milieu des arbres et des amoncellements de détritus. 500 personnes y vivent.

"Je vis ici avec ma femme et mes 4 enfants, explique Darim, 38 ans. Nous récoltons les déchets, nous vivons des détritus… Nous, nous recevons un peu d'aide sociale… C’est avec ça que nous vivons".

Comme tout le monde ici, Darim est originaire du Kosovo. "On est venu ici en 1999 après la guerre au Kosovo. On avait un camp à 500 mètres d’ici, sous le pont. Mais on nous en a expulsés, et on nous a demandé de venir dans la forêt, et de vivre ici".

A Cukarica, les enfants jouent au milieu des immondices. Une femme tente de nettoyer un grand tapis à la couleur incertaine. Il est posé à même le sol de la clairière. Un tuyau en plastique qui traverse tout le camp amène l'eau nécessaire.

"Comment vous voulez qu’on vive ici? demande Behada. Elle a quatre enfants qui vivent avec elle dans le camp. C’est moi qui collecte les cartons et les journaux, mais quand il n'y en n'a plus, je fais quoi moi pour vivre?"

Le temps qu'une ambulance arrive ici, on a le temps de mourir!

Son mari est malade, explique-t-elle. Behada nous emmène à travers le camp. Elle nous montre son habitation, en réalité une entrée de tôle, qui donne sur une pièce carrée. C'est ici que toute la famille doit dormir et s'abriter pendant les longs mois d'hiver. "On n'a pas d’eau, on n’a pas de canalisations, on n'a pas d'électricité, il faut de l'eau et de l'hygiène! Regardez toutes les ordures autour de nous, regardez dans quoi


Le camp de Cukarica, près de Belgrade - © J-M Vierset - RTBF

vivent les enfants!" Le point d'eau du camp est un unique robinet tout au bout du campement, de l'eau détournée du champ voisin. "Le dangereux c’est la question de l’hygiène... regardez, les enfants sont sales parce qu’on passe toute la journée à fouiller dans les ordures... Un bébé est mort il y a trois jours! Il a été mordu par un rat. Il y a des rats partout! Regardez toutes ces ordures! Le temps qu'une ambulance arrive ici, on a le temps de mourir!"

Youssouf, 10 ans, montre le bas de son dos: une morsure, "des grosses souris", expliquent tant bien que mal les habitants présents.

Le camp de Cukarica est un exemple, parmi les plus interpellants, de l'abandon dans lequel se trouvent les Roms de Serbie.

Des conseils représentatifs
"Pendant les guerres, les Roms ont été tués sur le coup. Mais malheureusement, en Serbie aujourd’hui, ils meurent lentement, et cela dure longtemps". Vitomir Mihailovic est l'un des représentants les plus connus et respectés dans la communauté rom en Serbie. Il souligne l’enracinement de ces discriminations envers les Roms, et ce dès la naissance.

Vitomir Mihailovic a été député, conseiller du gouvernement, et surtout, cheville ouvrière du conseil de représentation de la minorité rom. Il en a aussi été le président.

Ces conseils ont été mis en place il y a 17 ans, pour relayer les intérêts de la vingtaine de minorités du pays. Parmi elles, les Roms sont les plus discriminés. Ces conseils sont à la base de plusieurs mesures, souvent de discrimination positive. "J'ai par exemple proposé, au niveau de l’enseignement supérieur, que les étudiants roms soient inscrits au budget. Ils ne paient en fait plus de minerval, et ne doivent pas démontrer un certain nombre de points pour pouvoir accéder à l'enseignement supérieur. Avant ces mesures, on n’avait que deux ou trois étudiants qui commençaient des études supérieures. Cette année, ils sont 300 à être régulièrement inscrits".

Les conseils des minorités ont également proposé la création des postes d'assistants pédagogiques, pour aider les élèves à ne pas décrocher à l'école, mais aussi des médiateurs médicaux dans les hôpitaux.

Ces actions s'inscrivent dans des plans d'action nationaux, impulsés entre autres par l'Union européenne, comme le plan d'action 2016-2025.

Mais, pour Vitomir Mihailovic, beaucoup de projets dans le cadre de ces plans sont purement déclaratifs. "Quand pendant 50 ans, le gouvernement ne s’occupe pas du problème des Roms, c’est bien le gouvernement qui discrimine. Si le gouvernement ne s’occupe pas de l’emploi, du logement, de l’éducation des Roms pendant 50 ans, c’est le gouvernement lui-même qui met en place la discrimination, et c’est un grave problème".

Source : rtbf