Tuomas a passé de nombreuses années sur les toits d’Helsinki, attiré comme un papillon de nuit par la chaleur des cheminées de briques. Emmuré dans la solitude et la défiance, perché sur sa forteresse, il était difficile à atteindre pour les services sociaux finlandais. Il a pourtant été sauvé de la rue, comme des milliers d’autres. 

Publié il y a un an, un rapport du ministère finlandais du Logement décrit une diminution de 18 000 à 6 700 du nombre de ses SDF entre 1987 et 2016. Dans cette contrée où il est impossible de dormir dans la rue pendant la moitié de l’année, avec une température qui frôle souvent les - 20°C l’hiver, la grande majorité d’entre eux (82 %) vivent chez des proches, ce qui réduit à 425 le nombre de personnes à la rue.

Certes, les Finlandais ne sont que 5,5 millions. Mais en proportion, le pays scandinave compte deux fois moins de SDF que la France. 

A l’origine de ce miracle, la politique du «logement d’abord», lancée en 2008 par le gouvernement finlandais, et qui révolutionne l’aide aux sans-abri. «Depuis les années 80, la gestion des SDF fonctionnait sur un "modèle en escalier", où chaque étape de l’aide les rapprochait du graal,explique Tuula Tiainen, conseillère spéciale au ministère du Logement, chargée du plan depuis ses débuts. Une maison était une récompense octroyée en fin de parcours à ceux qui avaient montré leur adaptabilité à la société. Ça ne suffisait pas à faire disparaître les sans-abri de long terme, donc on a décidé de renverser la vapeur.» En découle un principe aux airs de lapalissade : pour aider les sans-abri, commençons par leur donner à tous un logement. Sans condition.

"Appartement". En pleine crise financière, le gouvernement met donc les bouchées doubles pour faire respecter ce droit inscrit dans la Constitution : en dix ans, la Finlande construit 3 700 logements, en acquiert des milliers d’autres et transforme tous les refuges d’urgence en logements collectifs pérennes. 

Les anciens SDF, aidés lorsqu’ils n’ont pas de revenu, paient leur loyer. Ils sont accompagnés au quotidien par des auxiliaires de vie qui les orientent pour retrouver un emploi, une santé, le goût de la vie en société. «Ce principe a permis de sortir de la rue les SDF les plus exposés, ceux qui souffraient de maladies mentales ou d’addiction, en les convainquant qu’ils étaient capables, eux aussi, de vivre en appartement», affirme Juha Kaakinen, directeur de Y-Foundation, l’équivalent du plus grand bailleur social finlandais.

"Libre". L’investissement initial peut sembler lourd : 240 millions d’euros en huit ans, selon Tuula Tiainen. Il est pourtant très rentable : «Il nous coûte en moyenne deux fois moins cher que le système d’urgence. Il nous permet de faire 14 000 euros d’économies par an et par résident, surtout grâce à la baisse des prises en charge d’urgence et des soins de santé.»

«Quand on m’a proposé un logement, j’ai eu du mal à faire confiance, a expliqué Tuomas à Sarah Coupechoux, de la fondation Abbé-Pierre, qui l’a rencontré cette semaine à Helsinki. Puis j’ai vu qu’ils n’attendaient rien en échange, que j’étais libre.» Travailleur pair dans l’association qui l’a recueilli, Tuomas suit une formation de manutentionnaire, dans l’espoir de payer bientôt lui-même son logement.

 

Source : Lalibre - EMILE BOUTELIER (LIBÉRATION) Publié le jeudi 15 février 2018 à 14h46