Comme tous les enfants de leur âge, Mariam et Sofia vont à l’école. Mais à la différence de leurs camarades, elles n’ont pas de toit pour dormir.

 

Mariam et Sofia ont 9 et 7 ans. Elles ont un frère Daniel de 3 ans et une sœur, Anastasia, un an et demi. Ce sont les prénoms d’emprunt que les enfants ont choisis pour décrire leur situation. Car, à l’instar de leurs parents, ils ont peur d’être reconnus et expulsés. Ou, pire encore, que les enfants soient séparés de leurs parents.

 Leur tort? Ils sont Roms et à ce titre, ne peuvent être considérés comme des réfugiés même s’ils en partagent la triste condition: ils font l’objet de discriminations dans leur pays d’origine, ce qui contribue logiquement à une grande précarité économique. Ils sont titulaires d’une carte d’identité européenne (de Roumanie), qui leur confère le privilège de circuler librement dans les frontières de l’Europe mais pas d’y séjourner plus de trois mois à défaut de pouvoir faire état d’un emploi et d’un logement fixes. Et c’est là que cela coince: David, le papa, parle le Rom et le Roumain, pas le français. Il vit de la mendicité et de petits boulots mais, sans domicile, il ne peut espérer décrocher de contrat. Ne sachant ni lire, ni écrire, le papa ne peut faire état de compétences sanctionnées par un quelconque diplôme même s’il est capable de démonter les yeux fermés un moteur de voiture ou de réaliser des travaux manuels complexes. Bref, c’est le cercle vicieux: pas de toit, pas de travail; pas de travail, pas de toit.

 

Pourquoi cette famille ne vit-elle pas en Roumanie? Parce que dans ce pays, la communauté des Roms est aussi mal vue qu’elle ne l’est en Belgique. Et parce que ces parents nourrissent les mêmes rêves que toutes les familles: sortir de la misère, offrir un avenir meilleur aux enfants.

 

L’école comme seule issue

 

En juin, alors qu’elle séjournait en Belgique, cette famille avait été expulsée d’un squat qu’elle occupait à Namur et avait décidé de retourner en Roumanie. «Là, ils ont vécu dans un immeuble au toit percé, aux fenêtres cassées. Ils ont dormi sur des matelas détrempés dans des conditions d’hygiène déplorables», explique Thérèse, une Namuroise qui se mobilise depuis de nombreux mois déjà pour venir en aide à cette famille unie mais à la dérive sur le plan matériel.

 

Dans cette recherche d’une vie meilleure, l’école apparaît comme la dernière bouée de sauvetage. En septembre, la famille est revenue en Belgique pour permettre aux deux aînées de poursuivre leur scolarité. «Tous les jours, le papa vient déposer ses filles devant les portes de l’école, témoigne la Namuroise. Vous auriez dû voir la fierté dans son regard le jour de la rentrée.»

 

À l’école, les petites filles sont volontaires, elles ont soif d’apprendre à lire et à compter. Elles témoignent d’une incroyable maturité pour leur âge. En septembre, la famille avait trouvé un squat pour s’y poser, mais la police leur a demandé de partir. Depuis début novembre, les parents et leurs quatre enfants n’ont plus que leur voiture pour seul logement. «Le soir, on rabat les banquettes, explique Mariam. Moi, je dors devant, mes parents, mon frère et mes sœurs derrière. Parfois, j’ai froid, parfois pas.»

 

La famille vit dans la voiture avec un minimum de biens: il n’y a pas de place pour caser le moindre jouet. Mariam et sa sœur Sofia sont trop jeunes pour crier à l’injustice. Elles rêvent tout simplement de vivre ce que vivent tous les enfants de leur âge. «J’aimerais rester ici et avoir une maison, s’enflamme Mariam du haut de ses 9 ans. J’aimerais savoir bien lire, écrire et calculer. Et que saint Nicolas vienne chez moi, à l’école, m’apporter une tente de princesse.» 

L’école, moteur d’émigration

Contrairement aux Tziganes, les Roms n’ont pas pour vocation à être des nomades. Ils sont au contraire de longue date sédentarisés dans certains pays, Roumanie et Bulgarie essentiellement.

 

Leur présence remarquée dans les pays d’Europe occidentale s’explique d’abord par l’ouverture des frontières qui a accompagné la fin du règne de Ceaucescu puis l’adhésion de la Roumanie et de la Bulgarie à la Communauté européenne.

 

Sous la présidence de Nicolas Sarkozy, la France tout particulièrement avait dû faire face à un afflux sans précédent de Roms. Plusieurs camps avaient été démantelés et les Roms renvoyés dans leur pays.

 

Beaucoup effectuent de fréquents allers et retours entre leur pays d’origine et celui où ils aimeraient trouver refuge pour contourner la règle des trois mois liée au permis touristique.

 

En 2013, le journal international avait mené une enquête pour percer les motivations des Roms à émigrer vers certains pays de l’Europe occidentale.

 

La scolarisation revenait comme un puissant moteur d’émigration. Si l’école est obligatoire en Roumanie de 6 à 15 ans, les Roms éprouvent parfois des difficultés à y inscrire leurs enfants, écrit le journal qui produit le témoignage d’une mère à qui on a souvent dit que la classe était déjà pleine, qu’il n’y avait plus de chaises libres pour ses enfants.

 

Si plusieurs facteurs entrent sans doute en jeu, selon le recensement roumain de 2002, les Roms (se considérant comme tels) étaient six fois moins scolarisés que la moyenne nationale. En cherchant à s’établir chez nous, beaucoup de parents ne veulent pas que leurs enfants rencontrent les mêmes difficultés qu’eux à l’âge adulte.

 

Source : L'Avenir lundi 27 novembre 2017 18h55 - Bruno MALTER