Georges de Kerchove est une figure connue du mouvement ATD Quart Monde et un avocat que la matière des droits de l’homme continue à faire vibrer.

Il vient de consacrer un ouvrage poignant aux sans-abris bruxellois. Ce militant des droits de l’homme parle de ses combats, de ses espoirs et de ses attentes dans un entretien à "La Libre".

Qu’est-ce qui vous a incité à écrire ce livre ?

Je vais vous répondre par une anecdote. Il y a une trentaine d’années, ATD Quart Monde m’avait demandé d’être présent dans un café ouvert aux sans-abri 24h sur 24. Nous y avions lancé une campagne d’alphabétisation. Un certain Jean-Paul, qui, à 40 ans, ne savait ni lire ni écrire, s’y était inscrit. Cette année-là, nous avions fait une sortie à Villers-la-Ville. A l’issue de la visite, nous étions allés boire un verre dans un café, en face des ruines. Jean-Paul nous avait soudain demandé le silence et… nous avait lu trois lignes qu’il avait préparées au cours. Nous étions tous plein d’admiration. Je me suis dit ce jour-là, "si lui est capable de cela, moi je suis capable d’écrire un livre". J’ai voulu, en l’écrivant, me mettre à sa hauteur.

Qu’avez-vous mis dans votre ouvrage ?

Il s’agit d’un récit qui s’étend sur 25 ans et qui rend hommage aux personnes de la rue. A l’époque, vivaient trois Franciscains qui avaient créé le "monastère de la rue". Ils partageaient la vie des sans-abri en voyageant de ville en ville, à travers l’Europe. L’un d’eux décida un jour de se faire emprisonner du chef de vagabondage. Je le connaissais bien et je suis allé le voir à la prison de Saint-Gilles en ma qualité d’avocat. Il n’avait pas envie qu’on le sorte de là mais je l’ai convaincu de mener un procès politique. Nous avons demandé aux membres d’ATD Quart Monde d’être présents à l’audience pour témoigner du caractère inique de la loi sanctionnant les plus pauvres. J’ai plaidé ce dossier avec Me Jacques Fierens. Ce fut la plus belle plaidoirie de ma vie. Notre ami a été acquitté sous les vivats de la foule et les embrassades. Il a continué sa mission. Quant à nous, nous avons lancé le "comité des droits de l’homme de la gare Centrale-ATD Quart Monde".

A quoi a-t-il servi ?

Nous avons décidé de faire campagne pour l’abrogation de la loi réprimant le vagabondage. Après un an de discussions, nous nous sommes mis d’accord sur le texte d’une pétition que les sans-abri ont fait circuler auprès des navetteurs, nous attirant au passage les foudres du chef de gare qui ne voulait pas que l’on "fasse de la politique" dans sa gare.

Nous avons récolté 10 000 signatures et nous avons apporté, en délégation, la pétition au ministre de la Justice de l’époque, Jean Gol, lequel a promis de soumettre notre demande au conseil des ministres. Ce qui fut fait. Le temps législatif étant ce qu’il est, il a fallu des années pour que "la loi d’urgence pour une société plus solidaire" soit votée. La répression du vagabondage avait vécu.

Dans votre livre, vous évoquez aussi des combats plus ponctuels…

En effet. Nous avons ainsi réussi à mettre à l’ordre du jour du conseil communal de la Ville de Bruxelles un point portant sur la manière dont elle jouait du mobilier urbain pour éloigner les SDF. Les sans-abri avaient pris avec eux des gobelets remplis de pièces de monnaie qu’ils ont agités pour marquer leur désapprobation. Cela faisait un boucan d’enfer et nous nous sommes fait expulser. Me Alexis Deswaef, devenu président de la Ligue des droits de l’homme, a fait l’objet ce soir-là d’une arrestation administrative qui lui a donné un énorme prestige auprès des sans-abri.

Le combat continue-t-il aujourd’hui ?

Hélas, oui. C’est vrai à Bruxelles mais aussi ailleurs, comme à Namur, où on a voulu éloigner les sans-abri du centre-ville. Les villes rivalisent d’imagination pour essayer de les chasser des quartiers commerçants. Les autorités considèrent les mendiants comme des fientes de pigeon, autrement dit comme des nuisances. Comment être encore un citoyen dans des conditions comme celles-là ? C’est cela que raconte mon livre, la façon dont on a fabriqué d’abord des mendiants, puis des criminels. Mais mon livre montre aussi comment les sans-abri ont relevé la tête pour devenir des artisans des droits de l’homme.


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"Notre pays n'a pas pris à bras-le-corps la lutte contre la précarité"

Quel bilan tirez-vous de 25 ans de politiques de lutte contre la précarité ?

Une série de mesures ont été prises pour tenter d’endiguer la grande pauvreté. Exemples : la mise en place des CPAS et l’octroi d’un droit à l’aide sociale. De là à dire que ce droit est appliqué, nuançons. Les très pauvres restent en dehors de la société. Pour eux, faire valoir un droit est extrêmement difficile. Et puis, ce ne sera pas à coup de décrets et de lois que l’on changera un regard. Voir les très pauvres comme des gens dangereux, comme des freins au progrès de la société, c’est faire obstacle à leur citoyenneté. Or, nous avons encore un regard fait de préjugés. Ceux-ci changent selon les époques mais ils existent toujours.

Comment jugez-vous l’élan citoyen du parc Maximilien à l’égard des migrants ?

Je suis rempli d’espoir quand je vois un mouvement comme celui-là. Pourquoi cet élan n’est-il pas spontanément étendu aux sans-abri ? C’est difficile à dire. Les migrants du parc Maximilien, les gens sont prêts à les héberger chez eux et c’est touchant. Mais nous avons une autre réaction à l’égard des sans-abri. J’aimerais que nous ayons pour eux les ambitions que nous nourrissons pour nos enfants. Nous en sommes loin.

Que pensez-vous du fait que la précarité touche toujours autant de monde ?

Nous vivons dans un pays devenu plus riche mais où les plus pauvres sont toujours aussi pauvres. En Wallonie, un enfant sur quatre risque de grandir dans la pauvreté. La réforme des allocations familiales aurait pu être un instrument de lutte contre celle-ci. Les politiques n’ont pas suivi cette intuition, en n’établissant pas de différences entre les enfants.

Notre pays n’a pas pris à bras-le-corps la lutte contre la pauvreté, d’autres exemples en témoignent, comme la différenciation des taux pour les transferts sociaux, selon que l’on soit isolé, chef de ménage ou cohabitant. Quelqu’un qui émarge au CPAS a intérêt à dire "je vis seul" car le montant qu’il recevra sera plus avantageux. Cela encourage la tricherie. Avec pour corollaire que les autorités entrent dans une logique de contrôle et de criminalisation des plus précaires. Il faut sortir de ce cercle vicieux et aboutir à une individualisation des droits.

Que penser de la couverture en matière de soins de santé, de la question du logement et de la façon dont l’aide juridique est organisée ?

Le logement demeure un défi majeur. La volonté politique de régler la question est absente. Or, il existe une corrélation entre un mauvais logement et le placement d’enfants, par exemple. Un autre effet porte sur l’état de santé des gens mal logés. De plus, une série de réformes rendent désormais l’accès aux soins de santé de plus en plus cher. C’est inadmissible. Quant à la réforme de l’aide juridique, elle a créé un ticket modérateur pour régler des abus qui ne sont pas prouvés. Et s’ils existent, sanctionnons ceux qui s’en rendent coupables et n’accablons pas la majorité de justiciables qui n’abusent de rien.

Que vous inspire le scandale du Samusocial de Bruxelles ?

J’ai trouvé cette affaire choquante et préoccupante. Cela augmente la cassure entre les citoyens les plus fragiles et ceux qui sont censés les protéger et font le contraire. Cela risque en outre de dégoûter les gens prêts à s’investir au service de plus démunis.

Des comportements pareils portent atteinte à la démocratie mais, à côté de cela, des mouvements citoyens se mettent en branle qui peuvent aboutir à des actions politiques. L’espoir demeure donc, et je l’ai vu à l’œuvre aussi chez les plus pauvres. C’est aussi cela mon message et le message de mon livre.

Jean-Claude Matgen et Christian Laporte

 

Source : LalibreJean-Claude Matgen et Christian Laporte Publié le - Mis à jour le