Gabor Lajos a l’allure d’un personnage tiré d’un roman. Il peut être rencontré en chair et en os dans les rues de la ville de Cluj, dans le centre-ouest du pays, voire sur les toits de certaines maisons plus petites, où il passe son temps à réparer la tôle. Il peut être également rencontré dans un troquet à donner des leçons de culture, langue et civilisation tzigane ou à l’inauguration de sa propre expo d’objets de cuivre, restaurés par ses propres mains. Il est un homme surprenant dont l’histoire a commencé dans une commune pauvre près de la ville d’Oradea, dans l’ouest du pays, connue sous le nom de Bàile 1 Mai.

  C’est en passant par Satu Mare que Lali le Tzigane, comme l’appellent ses amis, est arrivé à Cluj. Il a aimé l’école, et a même souhaité devenir policier. On lui a conseillé de ne pas perdre son temps, puisqu’il était minoritaire, et   par conséquent il n’aurait pas pu avancer dans la hiérarchie de la milice des années ’70. “Tu resteras sergent toute ta vie” lui a dit son prof. principal avant de lui conseiller de suivre un lycée industriel. Mais Lali n’a pas eu la       chance de terminer ses études. Ses parents qui ont imaginé une diversion pour le faire abandonner l’école. Ils ont présenté devant le comité professoral une personne de sa famille qui était enceinte et affirmé qu’elle était sa femme. Lali a donc été forcé de quitter l’école, mais il n’a pas abandonné la lecture.

“Je ne pouvais pas vivre sans étudier. J’ai commencé à chercher des livres d’astronomie, de curiosités, afin d’apprendre toute sorte de découvertes et de merveilles. A 16 ans, je n’aimais déjà plus les œuvres de Ion Creangà, un des classiques de la littérature roumaine. J’offrais des pots de vin et des cadeaux au bibliothécaire pour me fournir des livres que normalement il n’aurait pas pu m’offrir. Il n’enregistrait même pas les titres puisqu’il risquait la prison. Il s’agit de livres sur des crimes, sur la manière dont les communistes sont arrivés au pouvoir, des titres écrits par des Roumains exilés en Europe Occidentale, des livres déjà interdits par le régime.”

Lali a réussi à apprendre des choses que d’autres membres de sa communauté ne connaissaient pas. Un jour, à Cluj, dans un bistro estudiantin, un groupe de jeunes l’a provoqué à leur apprendre la langue tzigane. Il a accepté, mais pas avant de poser quand même quelques conditions :

“J’ai dit dès le début : “je sais que vous voulez apprendre trois jurons pour vous enorgueillir de parler la langue tzigane. Vous devez vous munir de cahiers, et s’ils ne sont pas propres, ne venez plus aux cours. Je fais tout ça gratuitement et je mérite au moins ce brin de respect.”

Parmi les apprentis de Lali il y avait des aspirants réalisateurs ainsi que des étudiants en ethnologie, droit, philosophie, soit autant de professeurs et écrivains réputés du moment. Un d’entre eux a même écrit un livre sur les cours donnés par Lali:

“François Breda, le professeur, a écrit un livre dont moi, j’étais le protagoniste. Il s’appelait “Les festins de Lali”, car à chaque fois, les cours de romani étaient suivis d’une bamboche”.

“Hormis les leçons de langue, Lali nous a aussi fait découvrir la mentalité tzigane,”, affirme l’auteur du roman. “Chaque cours aboutissait à une parabole et c’était à nous d’en dénicher le sens. L’art de la parabole fait partie de la culture tzigane”, affirme François Breda.

Lali a même joué dans des films, sur la recommandation de l’un de ses élèves de la guinguette. Ce n’était pas pour la première fois qu’il entrait en contact avec le monde du cinéma. Il avait déjà fait figuration dans la production de Lucian Pintilie “Prea târziu” – “Trop tard”. Son premier rôle, il le doit à Robert Lakatos, qui réalisa un documentaire lors de l’adhésion de la Hongrie à l’UE, en 2004. Il y évoluait aux côtés de son ami de longue date, Boros Lorand. Dans un premier temps, le film aurait dû s’intituler “Acoustic Borders” mais finalement ce fut Lali qui s’en attribua le parrainage: tous les matins, lorsqu’il arrivait sur les plateaux de tournage, il adressait à ses collègues un salut en romani: “Bahrtalo.” Ce mot est aussitôt entré dans le vocabulaire de l’équipe de sorte qu’à la fin ce salut donnât le titre de la production.

Au Festival du Film documentaire de Berlin, “Barthalo” a décroché le prix “Golden Dove”. Sa version élargie, s’étalant sur 83 minutes intitulée “Lali et Lori en Egypte” a par la suite triomphé lors d’autres festivals de spécialité.

Le documentaire se vante aussi d’avoir remporté pour la première fois dans l’histoire des films roumain et hongrois, le Label Europa Cinemas. Au Festival Saturno, Gabor Lajos a empoché le prix du meilleur acteur. Célèbre à l’étranger, évoqué de temps en temps dans la presse locale et même nationale, Lali passe son chemin, en s’occupant toujours de ses toits en tôle et de ses airains. Comment ses succès cinématographiques ont-ils changé sa vie?

“Ce prix du meilleur acteur m’a beaucoup réjoui car il m’a montré que tout le monde n’était pas fasciste, anti – tzigane, ou anti-roumain. Moi, je suis citoyen roumain. Si les Tziganes ne sont pas civilisés, cela ne veut pas dire que tous les Roumains le sont aussi. Je n’ai pourtant pas perdu la tête; moi, je continue d’être le Tzigane Lali, le restaurateur d’objets antiques”.

Auteur  : Andreea Demirgian, trad. : Alexandra Pop, Alex Diaconescu
Source : voyages.ideoz